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Des choses et des mots

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Non, l’emploi du vocabulaire n’est pas anodin. Les mots sont pétris de valeurs qui, si l’on n’y prend garde, risquent à chaque instant de nous égarer.

La semaine dernière, Jean Romain distillait dans l’espace public certaines de ces formules dont l’élégance cosmétique peut avoir pour effet (si ce n’est pour fonction) de masquer la méconnaissance (au mieux) qu’ont leurs auteurs de ce dont ils parlent. « L’enseignement est un art » assène-t-il, « et ceux qui sont incapables de l’exercer en ont fait une science ». Lorsque des fleurs rhétoriques sont déployées pour diluer le fumet de l’insulte, il n’est d’autre choix que de s’élever.

L’enseignant serait un artiste ? Parlons-en.

Longtemps l’artiste s’est vu considéré comme appartenant à une caste dominant «de droit» celle des artisans. Ces derniers, besogneux en diable, auraient manié le rabot, la cisaille ou le marteau de leurs mains calleuses pour exécuter leurs bas travaux tandis que les artistes, eux, auraient écrit, peint, chanté sous la dictée des étoiles. La figure de l’artiste s’est en fait trouvée durablement enclose dans un laboratoire hermétique que d’autres avaient scellé pour elle. Leurs procédés de fabrication ainsi soustraits aux regards du vulgaire, les ouvrages de l’artiste ont longtemps trainé derrière eux une aura castratrice. Il y avait « ceux qui en étaient », et « ceux qui n’en étaient pas », tout comme il y aurait ceux qui naissent bons enseignants ou élèves, et ceux qui ne le seront jamais. « N’est pas artiste qui veut, mon bon monsieur ! » insinue encore à l’occasion le condescendant. Et pourtant… Et pourtant même dans le domaine de l’art on fait bien des écoles. Vous en doutez ? Voyez les anciens étudiants issus de ces filières qui, aujourd’hui artistes réputés, créent et vivent de leurs créations. Si tout s’enseigne – jusqu’à l’art !-, pourquoi donc en irait-il différemment de l’enseignement ?

Tout comme Monsieur Romain, nous voyons qu’il existe quelques choses que partagent l’artiste et l’enseignant. A sa différence cependant, nous soutenons et nous démontrons quotidiennement que ces objets du commun et leurs emplois peuvent être enseignés et appris. Mais quelles sont donc ces choses apparemment si précieuses que certains entendent les confisquer ? Quelles sont ces choses si secrètes que d’autres iconoclastes ne souffrent pas même qu’on les nomme ? Il n’y a pas de mystère: ce que l’artiste et l’enseignant partagent, ce sont tout bêtement des outils. Retirez à Léonard de Vinci ses pinceaux et compas, et observez le manque de perspective qui entache soudain notre histoire. Enseignez sans outils si cela vous chante, mais ne soyez pas surpris de l’absence de résultats. L’enseignant et l’artiste voient, pensent et agissent grâce et à travers leurs outils, très simplement. Le langage profite autant à l’écrivain qu’à l’enseignant. Le synopsis est au scénariste ce que la planification d’un cours est au prof de math, de chimie, d’histoire ou de géographie. La séquence du cinéaste trouve son écho scolaire dans celle du didacticien. Si le photographe capte ce qui est à l’aide d’une pellicule, l’enseignant emploie des critères pour évaluer les apprentissages de ses élèves.

C’en est assez des tentatives verbeuses de mystification: dans chaque artiste, dans chaque enseignant se retrouve un artisan. Il n’y a aucun mal à employer des outils. Ce n’est pas sale – même si cela se passe de main en main – pas plus que ce n’est magique. Il y a encore moins de mal à nommer ces outils et à enseigner leur utilisation, comme le font les HEP et les autres instituts de formation.

Nous sommes effectivement incapables d’exercer l’art que défend Monsieur Romain. Notre atelier est ouvert. Notre panoplie d’outils est visible et transmissible. Les sciences humaines auxquelles nous nous référons nous permettent modestement de nommer, de décrire et d’enseigner les moyens qu’ont les enseignants à leur disposition pour que s’élèvent les élèves. N’en déplaise à Monsieur Romain : dans ses classes il n’était pas un artiste. Il était un enseignant comme nous le sommes et comme le seront nos étudiants. A son insu peut-être, il était un artisan. Il n’y a aucune honte à être un artisan : il paraîtrait même que cela s’apprend.

Yann Vuillet, enseignant HEP VS
et
Jean-Paul Mabillard, président de l’association des enseignants HEP VS

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